A l’issue d’une récente concertation entre la société civile, les petits producteurs, l’Etat et ses partenaires nationaux et internationaux, la forte implication des femmes dans la production du cacao a été mise en exergue, avec la nécessité d’améliorer sa protection et sa sécurité foncière.
Le consortium des organisations Voice Cocoa Network, Fern, Forum pour la gouvernance et les droits de l’Homme (FGDH) et Centre pour l’Environnement et le Développement (CED) a organisé un dialogue politique de haut niveau avec les pouvoirs publics du Cameroun et les partenaires techniques et financiers le 29 janvier 2026 à Yaoundé, autour des enjeux de durabilité de la filière cacao. L’instance de dialogue a permis de dégager les priorités des organisations de la société civile et des organisations des producteurs pour faire du cacao camerounais une filière durable sur le plan environnemental et social. Le point d’orgue de l’activité a été la présentation d’une étude de terrain réalisée conjointement par le CED et Fern sur la place des femmes dans la filière cacao au Cameroun. L’étude est intitulée : « Les femmes, pilier de la production de cacao au Cameroun : comment le RDUE pourrait-il soutenir cette main-d’œuvre essentielle, invisible et exploitée ».
La présentation du rapport d’étude menée dans dix localités des régions du Centre, du sud et de l’Est, révèle un constat « saisissant » : la femme est au cœur de la production du cacao camerounais, mais est malheureusement invisible le long de la chaîne de valeurs. « Elles travaillent la terre, entretiennent les plantations, récoltent, écabossent, transforment et organisent la main-d’œuvre. Pourtant, elles restent largement invisibles dans les registres fonciers, dans la gouvernance des coopératives, dans les contrats commerciaux et dans la répartition des revenus », déplore le résumé exécutif du rapport.

La femme est le cœur de la production du cacao, mais malheureusement invisible
L’un des auteurs, le secrétaire général du CED, Dr. Samuel Nguiffo, expose quelques faits majeurs du rapport d’étude. Le premier est la féminisation progressive mais invisibilisée de la production cacaoyère. Les femmes âgées de 25 à 45 ans, apprend-t-on, constituent le noyau actif de la production du cacao. Elles sont confrontées à une insécurité foncière généralisée. Le fait est que seules 13% de l’échantillon de 191 femmes interrogées disposent d’un titre foncier, tandis que 38% ne disposent d’aucun document attestant la propriété des terres qu’elles exploitent. 87% des femmes productrices au total sont en situation d’insécurité foncière.
Une autre disparité et non des moindres est la « forte » asymétrie dans la gestion des revenus. Le paradoxe à ce niveau se justifie par le fait que les femmes assurent certes une part majeure du travail, mais ne contrôlent qu’une fraction de l’argent du cacao, avec une proportion d’à peine 20 à 30% destinée aux dépenses domestiques. Pour enfoncer le clou, l’étude indique que les décisions liées à l’investissement, à la constitution de patrimoine et à la participation aux coopératives incombent en majorité aux hommes. Comme si cela ne suffisait pas, les femmes n’ont pas une assez bonne connaissance du RDUE. 68% des femmes interviewées n’en ont jamais entendu parler. Parmi celles qui ont eu vent du concept, la plupart la réduisent à un message générique de protection de la forêt (« ne pas couper les arbres »), sans connaître les exigences en matière de géolocalisation, de preuve de légalité foncière et de gestion des risques. Surtout, elles ne sont pas conscientes que l’atteinte de la conformité relève davantage de la responsabilité des entreprises exportatrices que de celle du petit producteur.

La mise en œuvre du RDUE doit être inclusive et ne laisser personne sur le côté
Face à ce qui semble s’assimiler à une injustice sociale, le Réseau des chefs traditionnels d’Afrique pour la gestion durable de la biodiversité et des écosystèmes de forêts (RecTrad) est monté au créneau. « Nous avons compris pendant ce grand moment de dialogue que la femme joue un très grand rôle pour l’implémentation de la cacaoculture dans nos communautés, ainsi que les peuples autochtones qui, en fait, sont des populations marginalisées, mais qui en réalité doivent être situées dans leur contexte afin de comprendre que ce sont des producteurs qui peuvent beaucoup apporter dans ce Règlement (RDUE, ndlr) qui est un appel à un minimum d’organisation et à un maximum de moyens pour être mis en œuvre », explique son président, Sa Majesté Bruno Mvondo.
L’un des acteurs clés du consortium, Fern, estime qu’il va falloir observer les prochains développements sur la thématique. « Le fait qu’il y ait eu un échange avec des décideurs politiques et des partenaires internationaux qui ont écouté ces constats de terrain, est extrêmement important. J’ai entendu qu’il y a de l’appréciation pour cette formule d’échanges. Mais, peut-être il faut continuer ce dialogue bilatéral et d’une manière collective, tout en continuant à faire le point de temps à temps, à travers un dialogue bien organisé. C’est important de créer un espace où les gens peuvent parler, exprimer leurs désaccords. C’est ce qui fait avancer les choses », suggère Indra Van Gisbergen, responsable de la compagne forêts et consommation à Fern.
Au CED, l’on estime que la tenue du dialogue politique de haut niveau vient à point nommé. « Plus on attend l’entrée en vigueur du Règlement européen, plus il faut se préparer parce qu’il y a des questions qui se posent beaucoup d’interrogations dans les villages, chez les petits producteurs, du côté des banquiers et des exportateurs. Pour nous, plus on discute, plus la question est comprise, plus les contours de la conformité sont évoquées et plus les solutions peuvent être trouvées et les acteurs peuvent être rassurés », suggère le Dr. Nguiffo. « Ce que l’on constate également c’est qu’on a des problèmes qui émergent au fur et à mesure que l’on travaille sur la question, notamment des problèmes qui n’avaient pas été évoqués dès le départ et sur lesquels il faut réfléchir pour trouver des solutions », poursuit notre interlocuteur.
Dans un tel contexte, le petit producteur de cacao constitue la porte d’entrée. Sur 600 000 cacaoculteurs recensés au Cameroun, la production repose en majorité sur le petit producteur, à en croire le CED. Il n’y a vraiment pas de grande société qui produise du cacao, ajoute l’organisation de la société civile basée à Yaoundé et créée en 1994. « Parler de la production du cacao et de l’entrée en vigueur du règlement, c’est d’abord des risques ou des opportunités pour le petit producteur. Et c’est également à cet endroit qu’on trouve les personnes les moins bien informées qu’il faut pouvoir associer à la réflexion et faire entendre leur voix auprès des décideurs politiques, des partenaires techniques et financiers de l’Etat », laisse entendre Dr. Samuel Nguiffo. « Et c’est ce que nous avons commencé à faire depuis deux ans, dans la perspective de l’entrée en vigueur du règlement et c’est ce que nous continuerons à faire pour nous assurer que la mise en œuvre du règlement au Cameroun soit totalement inclusive et qu’il n’y ait aucun acteur laissé sur le côté du chemin », martèle-t-il.

Les pouvoirs publics et ses partenaires appelés à l’action
Dans la même veine, des messages ont été développés et vulgarisés pour inviter à l’action. A l’attention du ministère du Commerce (Mincommerce), les petits producteurs et les organisations de la société civile invitent à réguler le marché en instituant un prix plancher, en accentuant le contrôle des prix notamment dans les zones reculées, à améliorer l’accès à l’information sur les prix, à renforcer les capacités des petits producteurs sur la compréhension des mécanismes de fixation des prix. Il serait également intéressant d’introduire une ristourne pour tous les petits producteurs de cacao en fonction des volumes vendus, de rendre effectif le versement « intégral » de la prime de qualité aux bénéficiaires, d’assainir le circuit de commercialisation du cacao en excluant les acheteurs illégaux (communément appelés coxeurs) et inciter les producteurs à faire des ventes groupées.
Dans l’appel à l’action adressé au ministère de l’Agriculture et du Développement rural (Minader), il est attendu de ce département ministériel le renforcement des capacités des petits producteurs dans la production du cacao de qualité, à travers la subvention pour les produits phytosanitaires, la distribution des semences améliorées, la dotation des coopératives en magasins. Il en va de même de l’amélioration de la supervision des coopératives dans la bonne gouvernance, l’amélioration de la communication avec les producteurs autour du calendrier agricole, la valorisation des produits de la recherche agricole, la promotion de la cacaoculture féminine et l’appui-accompagnement des peuples autochtones dans les activités agricoles pour leur autonomisation. Le ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières (Mindcaf) est aussi interpellé pour assurer que les peuples autochtones possèdent des terres cartographiées pour leurs activités agricoles, faciliter les procédures de sécurisation des terres par les couches vulnérables (femmes, jeunes, populations autochtones, petits producteurs…) et faciliter l’obtention du certificat des droits fonciers coutumiers administrativement reconnus aux petits producteurs.
Les partenaires internationaux au développement ne sont pas en reste. Il est attendu d’eux le soutien de l’Etat du Cameroun et des acteurs clés pour la transition vers un cacao durable, le soutien à la transformation locale du cacao, les concours financiers aux programmes et projets de soutien aux petits producteurs du cacao, le soutien des programmes de révision des modèles économiques des sociétés coopératives. Ainsi que l’appui des Etats dans la mise en œuvre d’une taxe à l’exportation du cacao et le renforcement des moyens de surveillance et de lutte contre le trafic de cacao transfrontalier, notamment à la frontière entre le Cameroun et la République du Congo. Les institutions bancaires sont encouragées à faciliter l’accès au crédit pour les petits producteurs et accompagner les coopératives pour financer les petits producteurs. Le Conseil interprofessionnel du cacao et du café (CICC) est interpellé pour vulgariser l’installation des centres d’excellence dans tous les bassins de production et permettre aux producteurs d’avoir accès aux données de géolocalisation de leurs parcelles.

L’Union européenne sensible aux problématiques spécifiques de la filière cacao
L’étude présentée sur le cacao et la composante genre n’a pas laissé l’Union européenne indifférente. « Cette étude nous rappelle le rôle fondamental des femmes dans la cacaoculture. Elle nous renseigne aussi sur des problématiques spécifiques et surtout elle nous amène à devoir réfléchir sur des mesures particulières à développer. L’Union européenne soutient le pays, les acteurs de la filière pour produire un cacao durable et bien sûr, chaque fois, nous avons plus d’informations pour perfectionner, améliorer et préciser cet appui. Je pense que tous les acteurs qui se réunissent régulièrement sur le cacao durable sont très engagés », fait observer Claudia Antonelli, chargée de programme à la délégation de l’Union européenne au Cameroun. Même s’il est difficile de proposer une mesure pertinente et spécifique tout de go, notre source est d’avis qu’il faut y réfléchir. « La problématique n’est pas la même selon les régions. Il y a des endroits où les femmes sont très valorisées, elles ont des positions privilégiées, tandis que dans d’autres elles sont des situations plus fragiles. C’est une situation à voir au cas par cas, pour développer des mesures là où il y a des fragilités plus importantes », indique Mme Antonelli.
Ghislain Fomou, expert technique et forêt à l’European Forest Institute (EFI) voit les choses sous un tout autre angle. « L’étude du CED a suggéré quelques zones de risque à creuser, à approfondir et à circonscrire. Ça montre quelques risques qu’on pourrait avoir en matière de légalité du cacao dans le cadre du règlement. Mais encore, il faudrait approfondir pour comprendre comment cette problématique est encadrée par la règlementation nationale et voir dans quelles zones le problème se pose », analyse-t-il. « Il faudrait éviter d’aller vers la généralisation, parce qu’en allant vers la généralisation, on va créer un tort à toute la filière. Il faut circonscrire le problème et la zone, pour pouvoir trouver de bonnes approches pour résoudre le problème en termes de solutions », relative M. Fomou. D’après l’expert, l’étude a mis une puce à l’oreille, mais il y a encore un peu de travail à faire pour mieux circonscrire ce travail et voir ses implications ou les problèmes en matière de mise en œuvre du règlement zéro déforestation. « C’est une problématique qui doit être résolue par les politiques au niveau national, car c’est très spécifique au pays. Ce n’est pas une problématique qui trouvera solution dans les instruments internationaux », conclut Ghislain Fomou.
LA REDACTION
ILS ONT DIT…
« Si on soigne bien la femme, ça aura une incidence pour les générations futures »

Indra Van Gisbergen, responsable de la compagne forêts et consommation à Fern.
« L’étude ouvre les yeux et on est surpris de découvrir que la femme joue un rôle tellement important. Comment est-ce que toutes ces dernières, c’est resté tellement invisible. Comprendre mieux ce qui se passe nous permet aussi de mieux faire face aux problèmes d’inégalité. C’est un travail de longue haleine, parce que ce sont des problèmes qui se situent dans le secteur cacao mais aussi dans d’autres secteurs. Mais si le cacao est l’un des secteurs que le gouvernement veut développer davantage, on ne peut pas rester aveugle vis-à-vis de l’actrice clé de l’économie nationale. Si on soigne bien la femme, ça aura une incidence pour les générations futures. Plusieurs questions restent en suspens, notamment comment faire pour stabiliser les prix. La recette n’est pas encore claire. Même chose pour les femmes. On a compris plus leur position de vulnérabilité. Mais, qu’est-ce qu’il faut faire pour améliorer ? Il y a des pistes, mais il faut les rendre plus concrètes. Etant donné qu’il y a ces discussions en cours, on espère qu’en avril ou mai, il y aura à nouveau un échange de haut niveau organisé par des partenaires internationaux comme la Giz avec des évolutions pour améliorer et stabiliser les prix, adresser les besoins des petits producteurs, pour une prise en compte dans les nouveaux projets qui vont démarrer, à l’instar du projet de l’Union européenne sur le cacao et le bois ».
« Le travail de la femme devrait être rémunéré, encadré et sa voix protégée »

Dr. Samuel Nguiffo, secrétaire général du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED).
« La première chose que l’on retient de l’enquête sur les femmes dans la production du cacao, c’est que les femmes sont un acteur central. On n’aurait pas la production actuelle si les femmes n’étaient pas impliquées. On a aussi constaté que dans la filière d’une manière générale, cette place d’acteur central se dissout au fur et à mesure qu’on s’éloigne de la production, du champ et qu’on s’approche du moment de la perception et du partage des revenus où l’homme recommence à jouer un rôle central. Pour nous, c’était important que la place des femmes soit véritablement protégée, que ce soit une femme qui produit de manière autonome ou une femme qui produit comme membre d’une unité familiale dont elle n’est pas le chef. On a pensé que le travail de la femme devrait être rémunéré, encadré et que sa voix devrait être protégée. Et quand on a une femme qui produit de manière autonome, il était important que son accès à la terre soit sécurisé, que sa production soit protégée et que la femme puisse être valorisée comme véritable actrice de la filière.
« Le RDUE est une opportunité, mais une menace en même temps »

Sa Majesté Bruno Mvondo, président du RecTrad.
« Il faut retenir que le RDUE est une opportunité, mais une menace en même temps. Une opportunité parce qu’elle permet de mieux s’organiser et une menace parce qu’il y a des problèmes dans sa mise en œuvre. Notre plaidoyer s’est non seulement adressé au ministère de l’Agriculture pour voir comment améliorer les moyens d’accompagnement, mais ensuite au ministère du Cadastre et des Affaires foncières qui fait des pas énormes pour sécuriser les terres du domaine national de première catégorie, dont la gestion est désormais dévolue aux autorités traditionnelles dans un premier temps afin d’arriver à leur sécurisation complète. De même, il y a un plaidoyer qui a été adressé aux partenaires internationaux et locaux pour voir dans quelle mesure ceux-ci devraient comprendre qu’il faut accompagner l’Etat et les institutions. Un regard a été lancé au Conseil interprofessionnel cacao-café pour qu’il puisse à son tour avoir des dispositions pratiques au niveau du terrain vis-à-vis des peuples autochtones. Enfin, au niveau des institutions bancaires pour qu’elles puissent à leur tour accorder des crédits substantiels à ces organisations, voire comment accompagner même les coopératives d’épargne et de crédit ou les coopératives de producteurs (qui ont des comptes dans une banque classique) afin qu’elles aient des fonds substantiels pour accompagner non seulement les peuples autochtones mais tous les autres petits producteurs, pour assurer l’effectivité de la mise en œuvre de ce RDUE dans nos différentes communautés ».
PROPOS RECUEILLIS PAR LA REDACTION
