Un récent webinaire de haut niveau organisé en ligne salue les réformes engagées depuis 2018 dans la sous-région pour donner une plus-value au secteur forestier et en faire un catalyseur de développement économique.
Un webinaire de haut niveau a été co-organisé par le Réseau panafricain pour la conservation des ressources naturelles de l’Afrique (PANCANR) et Environmental Investigation Agency (EIA) le 24 septembre 2025, sur l’interdiction d’exportation des grumes en Afrique : cas de la région Afrique centrale. Le deuxième webinaire régional (après celui du 10 juillet 2025) a permis de partager les expériences et les leçons tirées des pays mettant en œuvre cette politique, de sensibiliser les pays africains et parties prenantes du secteur forestier sur l’importance de l’interdiction du bois sous forme de grumes. L’enjeu était également d’encourager la conformité su secteur privé, notamment les entreprises spécialisées dans la transformation, de promouvoir une coopération régionale renforcée entre Etats, ONG, institutions et entreprises, pour une application à 100% de l’interdiction.
« L’exportation des grumes est capital pour nos économies. Le défi pour les Etats est de créer une plus-value en transformant les grumes sur place, pour générer plus d’emplois et améliorer le vécu des populations », a déclaré le secrétaire exécutif du PANCANR, Almani Dampha. In fine, il est question d’encourager tous les pays africains à adopter la même approche que les pays de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) et de la République démocratique du Congo (RDC), pour créer plus de valeur ajoutée et améliorer la chaîne de valeurs du bois transformé. La démarche ne sera pas facile, cela nécessite la volonté politique des Etats concernés, font savoir les experts.

Leadership inspirant des Etats de la CEMAC et de la RDC
Le directeur en charge du Développement industriel, des mines et du tourisme à la Commission de la CEMAC, Grégory Lionel Beyina, a fait un exposé sur la Stratégie d’Industrialisation durable de la de la filière bois dans le Bassin du Congo. L’on en apprend qu’en septembre 2018, les pays du Bassin du Congo ont approuvé l’élaboration de ladite Stratégie avec l’appui technique et financier de la Banque africaine de développement (BAD). Le document a pour vocation d’ajouter de la valeur en amont et en aval de la chaîne de valeur bois, afin de la faire remonter du bas de l’échelle de la chaîne de valeur mondiale plutôt que d’exporter simplement le bois sous forme de grumes.
Les objectifs de la Stratégie sont les suivants : l’augmentation des surfaces sous concessions (75 millions ha sous concession, soit 50% de plus), l’intensification des prélèvements à l’hectare (doublement à 15 millions de mètres cubes par an), la transformation industrielle locale (100% de première transformation et 50% de deuxième, et de troisième transformation), le développement du marché international et africain (développement du marché des bois tropicaux africain), le développement des économies nationales (revenus fiscaux de + 25%, plus de 60 000 emplois et trois milliards d’euros d’investissement recherché).
Mise en œuvre de la mesure d’interdiction à double vitesse
Quant au niveau actuel de mise en œuvre de la décision dans les pays de la CEMAC et RDC, le Gabon: a déjà totalisé l’application de la mesure et jouit de ses avantages, grâce à une transformation locale significative. Le Congo a appliqué timidement la mesure depuis le 1er janvier 2023. La RCA, la RDC et la Guinée équatoriale ont adopté la mise en œuvre progressive de la décision, en tenant compte des systèmes de quotas. Le Cameroun a adopté une mise en œuvre progressive, avec la particularité de l’interdiction de certaines essences secondaires dès 2025, dans le cadre d’un plan de mise en œuvre pour 2028.
L’ONG Environmental Invistigation Agency (EIA) mène une campagne forêts depuis une dizaine d’années dans la sous-région Afrique centrale. Selon Luke Allen, Senior Campaigner au sein de l’organisation, l’exportation du bois en grumes est très critique. Il voit donc en l’interdiction une opportunité de création d’emplois et d’émergence de nouveaux métiers pointus dans le domaine forestier. Les chiffres qu’il évoque font entretenir l’espoir : 16 pays respectent l’interdiction totale et 15 autres pays respectent l’interdiction partielle. Il a également fait part du Log Export Bans (LEBs) qui est une politique qui interdit l’exportation de bois sous forme de grumes. Le LEBs permet en effet aux gouvernements de freiner les illégalités. A sa suite, M. Abba Sonko, ancien point focal CITES au Sénégal, se réjouit du leadership observé dans la sous-région Afrique centrale. « Les initiatives qui sont prises en Afrique centrale sont à saluer. Le fait d’envoyer les grumes à l’extérieur en l’état est une grande perte. En les transformant sur place, il y a des effets induits », estime-t-il.

Le Gabon, pionnier en matière de valorisation du bois transformé
Le Gabon se positionne comme précurseur dans le domaine. Au moment de prendre la mesure d’interdiction d’exportation des grumes au Gabon en 2010, l’on ne vendait pas cher la peau de l’ours. Mais, les mesures prises de façon concertée et avec un accompagnement approprié, ont permis de convaincre les segments de l’industrie et des finances publiques à s’approprier le nouveau paradigme. Lorsque cette décision a été prise au Gabon de manière intégrale, les pertes de recettes fiscales ont été évaluées à environ 80%, c’est-à-dire 75 milliards de F.
Ce qui n’a pas découragé les instances du pays. Au contraire ! Il a fallu restructurer le secteur industriel par la mise à niveau des opérateurs existants, l’essor d’industriels spécialisés dans les différents types de transformation, et le développement de la chaîne de valeur du bois, harmoniser et clarifier le cadre légal avec des échéances et des mécanismes d’application clairs, établir une traçabilité numérique des lots de bois (permis, origine, destination) et renforcer les contrôles portuaires et renforcer les capacités locales : investissements dans les transformations à valeur ajoutée, formation, et accès au financement…
A en croire Jean Marie Ntoutoume de l’Union des Forestiers et Industriels du Bois du Gabon (UFIGA), pendant les deux ou trois premières années qui ont suivi l’interdiction, il y a eu une baisse de la production forestière. Mais, la dynamique était déjà lancée, à en croire l’acteur du secteur privé. En 14 ans, poursuit M. Ntoutoume, le PIB est passé du simple au double. Sur le plan social, les emplois sont passés de 9000 à 15 000 en nombre. Les principaux marchés sont l’Asie (56%) et l’Inde (14%). L’Europe absorbe le reste. Autre bonne nouvelle : au Gabon, 2500 km² de déforestation ont été freinée au cours des dix premières années de mise en œuvre du mécanisme, fait observer Luke Allen d’EIA. Seulement, la principale contrainte est la question énergétique. D’après M. Ntoutoume, les sociétés génèrent des volumes importants de gasoil qui est deux à quatre fois plus cher que l’énergie électrique. Ce qui renchérit les coûts de production, partant les prix des produits dérivés du bois.

Impératifs de gouvernance et d’inclusion sociale
Au cours d’un argumentaire tenu par le Dr. Elvis Paul Nfor Tangem, membre du conseil d’administration de PANCANR, ce dernier a indiqué que, malgré que le Cameroun se soit engagé dans la transformation de son bois, des quantités importantes de bois continuent à sortir du pays, sans être transformés. « Des centaines de camions sur les axes Belabo-Bertoua et Douala-Yaoundé vont directement aux ports de Douala et Kribi. C’est un business très opaque. Ce qui remet en cause les mesures de surveillance et de contrôle pour une mise en œuvre réussie de l’interdiction de transformation du bois sous forme de grumes », déplore ce dernier. « Nous devons continuer à lutter pour que nos politiques soient effectivement implémentées », fait observer le Chief Executive Officer de Radenamias LLC, Raphaël Edou, par ailleurs ancien ministre béninois de l’Environnement chargé de la gestion des changements climatiques, du reboisement et de la protection des ressources naturelles et forestières.
Pour l’ex vice-présidente de la Gambie, Fatoumata Jallow-Tambajang, il est important d’adresser les questions de corruption et de gouvernance. « Nous avons des ressources à laisser à nos générations futures. Nous devons construire des passerelles pour adresser les questions d’emploi, de pauvreté et autres. Les partenaires techniques et financiers doivent aussi adresser les questions de gouvernance, de transparence et de reddition des comptes, pour que les prêts accordés soient réellement utilisés pour la cause des communautés », martèle Mme Jallow-Tambajang. Le rôle des jeunes et des femmes est un catalyseur pour se rassurer que les règlementations soient implémentées de manière effective.
