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Face aux opérations d’extension et de replanting engagées par l’agro-industrie filiale du groupe Socfin, les communautés Apouh, Koukoue, Dehane et Ongue sollicitent l’arbitrage de l’Etat pour un espace vital.
Vendredi 23 janvier 2026. Il est 10h 20. Une vingtaine de femmes sont attroupées à l’entrée de la chefferie d’Apouh à Ngog dans l’arrondissement d’Edéa 1er. Elles sont habillées en kaba noir pour la plupart, et originaires des villages Apouh, Koukoue, Dehane et Ongue. D’autres arborent des T-shirts noirs où l’on peut lire Afrise. A priori, on dirait qu’elles se rendent à des obsèques. Que non ! La curiosité des journalistes est attirée par les pancartes qu’elles tiennent en mains. Ainsi, peut-on lire les messages suivants : « Nous réclamons les terres de nos ancêtres confisquées par la Socapalm », « Oui à la rétrocession de nos terres empiétées ».
Après le rassemblement, les femmes se sont rendues à la Société camerounaise de palmeraies (Socapalm), précisément à la V4, pour dénoncer le fait qu’il n’y ait plus de terres pour cultiver et nourrir leurs familles. Dans leur élan, les manifestantes sont stoppées net par un pick-up de la Socapalm, qui requiert l’autorisation du directeur de plantation d’Edéa encore appelé de façon technique « DP ». « Je fais ce qu’on me demande de faire en tant qu’employé de la Socapalm. Allez prendre l’autorisation chez le DP. Chacun défend ses intérêts », lâche le représentant de la Socaplam qui n’a pas daigné communiquer son nom. Auparavant, la délégation conduite par la présidente de l’Association des femmes riveraines de la Socapalm Edéa (Afrise), Félicité Hortense Ngon Bissou est bloquée par un vigile opérant pour le compte du Comité de Vigilance Villageoise (CVV).
Quelques éclats de voix se font entendre, dans un camp comme dans l’autre. Chacun veut imposer son avis, à tout prix. Même l’arrivée d’un homme en tenue n’y fera rien. Le seul homme présent dans ce groupe ne cache pas sa frustration. « Cette route va jusqu’à Dibongo. C’est une route tracée par les forestiers depuis. Je suis obligé de parcourir au moins 14km pour aller faire mes champs, parce que les expatriés ont pris mes terres », argue Gustave Olkane Etamane, 43 ans, natif d’Apouh.

Les communautés veulent l’espace vital pour leurs activités agricoles
Comment en est-on arrivé là ? La présidente d’Afrise indique qu’à l’issue de la récente session de l’assemblée générale ordinaire du conseil d’administration de la Socapalm tenu le 9 janvier 2026 à Douala, les membres se sont dits favorables à la poursuite des extensions et replantings, pour augmenter la production d’huile de palme. Un narratif qui ne passe pas, visiblement. C’est ce qui est à l’origine du mouvement d’humeur, explique de façon péremptoire la présidente d’Afrise. « Nous sommes en train d’aller dans nos champs pour montrer les limites de la Socapalm. Nous n’avons plus d’espace vital, parce que la Socapalm est en train de s’étendre. Nous n’avons plus où mettre une seule bouture de manioc. Jusque-là, on ne nous permet pas d’accéder dans nos champs. Nous sommes bloqués », relate Félicité Hortense Ngon Bissou. Et notre interlocutrice de poursuivre : « La Socapalm demande qu’on obtienne une autorisation pour accéder à nos champs. Vous voyez à quel degré nous sommes humiliés dans notre propre village et sur les terres de nos ancêtres. Ce n’est pas normal. Nous vivons cette situation depuis huit ans que nous nous sommes levés pour revendiquer nos terres, surtout l’espace vital pour survivre ».
Les informations officielles font état de ce que les opérations de replanting ont repris en 2023. Elles se sont poursuivies l’an dernier (2025), même si Afrise n’a pas une idée précise des superficies. Toujours est-il que la Socapalm n’est pas à la première tentative. Le 14 août 2024, les activités de renouvellement des plantations de palmier à huile ont été bloquées par les populations riveraines d’Apouh à Ngog, aidées en cela par leur chef traditionnel, S.M. Mercure Ditope Lindoume. Selon les communautés, plusieurs titres fonciers d’une superficie globale de près de 2000 ha étaient considérés comme étant hors des limites initiales, surtout les numéros 183, 184, 195, 196 et 197/SM. L’Alliance informelle contre les plantations industrielles de palmiers à huile avait également publié un communiqué de presse le 12 août 2024, dans lequel elle déclarait : « la plantation des dizaines de milliers d’hectares de palmiers devant la cour de ces riveraines porte gravement atteinte à la souveraineté alimentaire des familles du village, à la dignité de la femme d’Apouh à Ngog… ».

La Socapalm dénonce une manifestation sans autorisation formelle
Face au mouvement d’humeur d’Afrise, la Socapalm est monté au créneau, faisant observer qu’Afrise s’est introduite dans la plantation d’Edéa sans information préalable, ni autorisation formelle. « Cette intrusion s’est déroulée en violation des procédures en vigueur et a été marquée par des actes d’agression à l’encontre du responsable de la sécurité en poste. La Socapalm rappelle que l’accès à ses sites est strictement encadré, pour des raisons de sûreté et de sécurité des personnes et des biens », précise un communiqué officiel signé le 23 janvier 2026. Le document ajoute que la Socapalm « n’a été saisie, ni formellement ni par une quelconque autre voie officielle, d’une action annoncée ou d’une revendication préalable à cette intrusion. Toutefois, dès que la direction générale a été informée de la situation, elle a immédiatement sollicité un échange avec le groupe concerné, afin de privilégier le dialogue et l’apaisement. Cette démarche n’a pas été suivie d’effet : aucun membre d’u groupe n’a donné suite et aucune revendication formelle n’a été exprimée ».
Relativement au replanting, la Socapalm, une fois de plus, explique que l’opération correspond exclusivement au rajeunissement du verger sur des superficies déjà exploitées et ne constitue, en aucun cas, une extension. « Depuis 2023, l’entreprise fait face à des blocages récurrents de la communauté d’Apouh, ainsi que de femmes se revendiquant de l’association Afrise, dans le cadre de la mise en œuvre de ce programme, et ce malgré les sensibilisations réalisées et les communications des autorités administratives sur le sujet, notamment lors des réunions tripartites organisées en lien avec les blocages », clarifie le communiqué de Socapalm. Le programme de replanting, ajoute l’agro-industrie, a fait l’objet d’une sensibilisation formelle auprès des autorités administratives ainsi que des communautés concernées, dont la communauté Apouh.
Pour couronner le tout, la Socapalm fait état de ce que des avancées ont été enregistrées par l’entreprise en matière de clarifications foncières. Elles font suite, ajoute-t-on, à la démarche engagée par l’entreprise depuis 2017, en étroite collaboration avec l’Etat et les communautés riveraines, dans le cadre du processus de délimitation et de densification des bornes. A la Socapalm, ce processus vise à aboutir à la seconde révision des surfaces mises en bail et à la restitution à l’Etat (propriétaire des terres) de l’ensemble des superficies sorties du bail sur l’ensemble de ses plantations. La première révision a été effectuée en 2005 avec plus de 2566 hectares restitués à l’Etat, sur une concession initiale de 11 210 hectares, ainsi que la signature d’un avenant au bail correspondant.
LA REDACTION
REACTIONS
« Les replantings nous apportent la pauvreté infinie »

Félicité Hortense Ngon Bissou, présidente d’Afrise.
« Nous Afrise et toutes les communautés d’Apouh, Dehane, Ongue et Koukoue sommes séquestrées dans notre propre village. Dans nos villages, personne n’entre et ne sort comme elle veut. Nous n’inventons rien. Le poisson ne peut pas vivre dans l’eau chaude. On parle de ce qu’on vit. C’est ce qu’on dénonce chaque jour. C’est pour cela que nous avons fait ce sitting ce matin, pour démontrer que nous sommes en captivité. Non seulement la Socapalm s’est emparée des terres de nos ancêtres, ils sont en train de faire des extensions ou des replantings de palmier partout, sans nous laisser un petit espace de terrain pour ne serait-ce que mettre les boutures de manioc pour survivre avec nos familles. C’est pour cela que nous avons dit non à ces replantings, qui nous apportent la pauvreté infinie. Nous ne parvenons plus à avoir de l’espace vital pour entretenir nos familles. Pour s’adapter, nous sommes obligés d’aller dans les villages voisins comme Koukoue. Et même pour s’y rendre, l’accès n’est pas facile. Nous sommes contrôlées de près. Une fois là-bas, nous sommes obligées de camper pour travailler avant de rentrer chez nous. Nous sommes en train d’interpeler l’Etat camerounais pour qu’il voit ce problème d’espace vital dans notre village ».
« Nous n’avons plus de quoi survivre »

Marie Thérèse Ngon Ndoumé, secrétaire générale d’Afrise.
« Nous sommes ici au V4 sur le terrain du village Apouh à Ngock. Comme vous pouvez le constater, nous réclamons l’espace vital depuis. Chaque année que nous sollicitons de l’espace vital, la Socapalm poursuit depuis 2000 le replanting. Même pour faire ce replanting, la société ne respecte pas les limites. Elle prolonge. L’année passée, le ministère du Cadastre a fait une descente et on s’est rendu compte qu’il y avait un dépassement. Je crois que quand il y a deux parties en litige, on arrête tout. Le ministère a d’abord demandé qu’on remette nos terres. Socapalm ne respecte pas. Elle ne fait que casser et replanter. On ne comprend plus rien. Nous n’avons plus de quoi survivre. Nous avons des enfants et nous souffrons. Même l’accès pour aller dans nos champs nous est interdit. Les champs sont situés à 17km des maisons parce qu’on n’a plus de terres. Ils ont planté jusqu’à l’entrée de nos maisons. Que ce soit devant ou derrière nos maisons, nous sommes pris en otage ».
« J’invite l’Etat à comprendre notre cri de détresse »

Marie Claire Mikangue, riveraine.
« Je parle avec une grande désolation. Nous sommes dépassées. On ne peut pas occuper un nombre aussi important de parcelles de terres appartenant à quatre villages riverains, sans leur donner un espace vital où une femme peut cultiver pour nourrir sa famille. Est-ce qu’en Afrique, il est normal qu’une femme rurale vive sans une plantation ? C’est grâce à la plantation qu’une femme peut faire vivre sa famille. Et s’il faut demander au Blanc pour avoir un mètre carré, il y a un problème. Est-ce qu’on peut aller discuter la terre chez les Blancs ? Nous ne sommes pas contre l’arrivée de la Socapalm chez nous. Ça fait partie du développement. Mais ça ne veut pas dire qu’ils doivent tout prendre. Aujourd’hui, nous disons oui à la rétrocession de nos terres et non au replanting. La quantité qu’ils ont prise est assez suffisante. Qu’ils nous laissent le peu qui reste pour que nous puissions aussi nous en servir pour nourrir nos familles. Leur arrivée est bénéfique parce que ça déclenche le développement et apporte beaucoup de populations aux alentours. Mais s’il faut nous laisser affamés, ça devient un problème. Le président Paul Biya a dit que la terre ne trompe pas, que les femmes et les jeunes rentrent faire des plantations. Or, dans nos communautés, nous n’avons pas où faire des plantations. Qu’est-ce que nous allons devenir à l’horizon 2035 ? Nos enfants ne pourront devenir que des bandits et des assassins, parce qu’ils n’ont pas de repères. J’invite l’Etat à comprendre notre cri de détresse ».
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