Alors que certaines communautés riveraines de l’agro-industrie tirent le diable par la queue, certaines disent déjà profiter des retombées de sa présence dans cette partie du département de l’Océan. Tandis que GDA joue le facilitateur pour un plaidoyer efficace des leaders traditionnels auprès de Camvert.
Sourire aux lèvres et la mine sereine, le chef traditionnel du village Nazareth dans l’arrondissement de Campo, département de l’Océan et région du Sud-Cameroun, Sa Majesté Jean René Mbili, raconte avec entrain les bienfaits de la présence de l’agro-industrie Camvert sur son territoire. La communauté, affirme-t-il, a déjà bénéficié de 15 millions de F à date. « Camvert nous aide lorsque les arbres tombent sur la route. Aujourd’hui, on a des bâches et des chaises et on a une tondeuse pour la propreté qui nous a couté plus de 1,5 million de F au titre de la redevance forestière annuelle (RFA). L’appareil permet aussi de libérer la route », explique l’autorité traditionnelle.
La communauté de Nkoelon expérimenterait également la même situation. « Je suis parti de Nkoelon pour atteindre Kribi sans trop de difficultés. La seule difficulté c’est au niveau des frais de transport qui sont élevés. Pour le reste, on a vu un changement par rapport aux redevances forestières. Il y a déjà quatre plaques solaires, même si tout le monde n’est pas encore satisfait. Au niveau de Camvert, il y a une petite amélioration, avec la société Sophonie qui a travaillé un peu la route », relate Sa Majesté Paul Obate Akono. Les deux chefs, pour ne citer que ceux-ci, se réjouissent de ce que l’assise organisée par l’organisation Green Development Advocates (GDA) en décembre 2024, porte ses fruits.

Contre mauvaise fortune bon cœur…
Ce sentiment est cependant loin de faire l’unanimité au milieu des quatre communautés Iyassa, Mvae, Mabi et Bagyeli. Certaines déplorent le fait qu’elles n’ont aucune idée du contenu du cahier de charges. « Camvert ne fait absolument rien. Jusqu’à présent, il n’y a rien de concret, à part l’entretien de la route. Les ponts sont cassés », déplore le chef du village Mintom, Sa Majesté Didier Mba. Même son de cloche pour le chef de troisième degré du village Malaba. « Si j’ai eu un forage dans ma communauté, c’est grâce au directeur général du Port autonome de Kribi. Au niveau de Camvert, j’attends encore. Jusqu’à présent, je n’ai rien bénéficié. A chaque fois que je demande, je ne reçois rien », confie Sa Majesté Mette.
A Akak, Sa Majesté Evina Ango garde encore en travers de sa gorge le contentieux qui l’oppose à Camvert, depuis 2020. « Camvert a Boiscam qui a pillé notre forêt communautaire, sans qu’on ait eu une quelconque redevance. On ne sait pas à qui l’entreprise verse la redevance. Depuis 2020, nous sommes en justice. C’est récemment que le problème a été tranché malgré toutes les difficultés. Camvert a aussi Sofohny qui fait semblant de respecter un peu le cahier de charges », souligne l’une des seules femmes de la zone en poste depuis celle qui est en poste depuis 2015, après 10 ans de vacance à la tête de la chefferie. « Je remercie GDA qui nous a apporté beaucoup de bien et nous a permis de nous lever pour revendiquer nos droits. Ça fait presque six ans qu’après l’altercation avec le sous-préfet, nous sommes devant les tribunaux. La justice a tranché et intimé à la société de verser l’argent dans le compte du GIC Akak », se réjouit-elle quelque peu.

Quand la dissimulation des termes du cahier de charges fait polémique
Dans l’un ou l’autre cas, les parties prenantes à l’atelier d’information sur leurs droits et de réflexion stratégique avec les chefs traditionnels et leaders communautaires des communautés de Campo impactées par l’exploitation forestière et foncière, organisé du 1er au 3 septembre 2025 à Kribi, ont dit toute leur satisfaction. La démarche engagée par GDA en décembre 2024, au bénéfice des 19 villages de l’arrondissement de Campo pour évaluer le cahier de charges, portent déjà des fruits, à en croire les interventions.
De l’avis du représentant de GDA, Ekane Nkwelle, « plusieurs chefs voyaient ce cahier de charges pour la première fois. Même les clauses contenues dans le cahier de charges étaient étonnantes pour eux. On se rend compte que toutes les communautés Iyassa, Mvae, Mabi et Bagyeli ont signé le cahier de charges, mais n’ont aucune idée du contenu ». L’une des retombées de la réunion de décembre dernier est la définition d’un cahier de charges flexible et inclusif pour toutes les quatre communautés. La tendance générale qui ressort c’est qu’ils perçoivent de temps en temps quelque chose des différentes entreprises qui sont en activité sur le terrain, même s’ils ne savent pas ce que cela représente, a-t-on appris.
Les réflexions de Kribi ont fait mieux, dans la mesure où elles ont contribué à renforcer les capacités des chefs traditionnels et leaders communautaires pour mieux comprendre leurs droits et élaborer des stratégies d’actions concertées. Il a également été question de donner des pistes pour définir de façon concertée les actions de plaidoyer à mener, pour la prise en compte de leurs droits/intérêts. Concrètement, les chefs traditionnels et leaders communautaires de Campo ont été informés sur les enjeux actuels liés aux concessions forestières et foncières, ainsi que sur les leviers à actionner pour obtenir le respect de leurs droits fonciers et forestiers. « Sur les droits que la loi leur reconnaît, les communautés sont plus enclines désormais à revendiquer leurs droits. En janvier 2025, les communautés ont parlé des cahiers de charges qui ne sont pas effectifs, du fait de la formation qui s’est tenue en décembre 2024 », s’est réjoui Alain Fabrice Mfoulou Bonny, spécialiste des affaires foncières et forestières à GDA.

Un guide d’information sur les bénéfices issus de l’exploitation forestière et foncière
L’un des points d’orgue de l’atelier de Kribi est la présentation faite par Marie Clarissa Kengmo, assistante de projets à GDA sur le guide d’information sur l’accès des communautés riveraines aux bénéfices issus de l’exploitation forestière et foncière. Dans le guide élaboré en février, il était question de ressortir toutes les lois qui encadrent la gestion foncière et forestière et de voir comment est-ce que ces bénéfices sont calculés et distribués, quels sont les pourcentages et qui a droit à quoi. « Il faut réactualiser les grilles de détermination des prix en tenant compte des réalités des communautés », explique M. Nkwelle de GDA.
« Le simple fait que ces textes prévoient ces quote-parts pour les communautés c’est déjà, une bonne chose en soi. Maintenant, le problème qu’on veut résoudre à travers le guide, c’est que les communautés ne sont informées ni de leurs droits, ni des modalités de calcul des quote-parts encore moins des bases sur lesquelles le calcul doit être fait », ajoute M. Mfoulou Bonny. « On a parlé soit de l’espace, soit du mètre cube. Les communautés peinent d’abord à assurer le cubage qui sort de leurs forêts. Si ces textes ont déjà produit cette quote-part, il faudrait une transparence aussi bien dans les quantités de ressources exploitées dans les forêts que dans les procédures et administrations responsables de reverser cette quote-part au niveau des communautés. La loi doit prendre des mesures pour que les communautés soient les bénéficiaires directs, sans passer par des intermédiaires », poursuit ce dernier. Après l’atelier de Kribi, GDA ambitionne d’intégrer les observations des chefs et leaders communautaires pour enrichir le document.
LA REDACTION, à Kribi
ILS ONT DIT…

« Les déchets déversés en mer par Camvert vont menacer les tortues »
Sa Majesté Njokou Djongo, chef d’Ebodje.
« Jusqu’à présent, je ne suis pas satisfait de la présence de Camvert sur mon territoire. Ça va lentement et même aux oubliettes. C’est depuis longtemps que Camvert devrait construire une chefferie digne de ce nom à chaque chef. Je n’ai jamais eu ne serai-ce qu’un aperçu. Camvert avait promis de racler et poser la latérite dans tout le village, mais il ne l’a jamais fait. Il a envoyé l’engin une fois qui est venu plutôt dégrader davantage la route. Je suis dans un village un peu délicat. Je protège des vies, soit des espèces en voie de disparition comme la tortue, les lamantins, les dauphins qui sont à l’intérieur de la mer. La tortue est une opportunité économique pour ma localité. Le villageois prend ses ressources en mer la plupart du temps. Donc la tortue qui vient là apporte du poisson et le développement. Premièrement, une tortue qui vient en mer vient consommer la méduse qui est l’ennemi du poisson. Quand il y a la méduse en mer, il n’y a plus du poisson, partant plus de recettes. Et le villageois souffre. Nous sommes à la phase où on doit protéger les tortues. Aujourd’hui, l’agro-industrie qui est venue en amont me fait peur, avec les déchets plastiques parce que l’unique cours d’eau qui se déverse en mer draine le passage de Camvert et de Sinosteel. Les déchets déversés en amont vont donc se retrouver en mer, avec les risques d’être consommés en confusion par les tortues. En plus, la tortue n’aime pas la saleté. Lorsque les déchets seront drainés par le cours d’eau, par exemple une citerne de gasoil qui s’est reversée en amont, elle va entacher le sable et sera un danger pour les espèces. On va perdre l’économie que nous avons comme moyen de subsistance. Les balades à la plage ne seront plus possibles, avec un impact sur l’écotourisme. Nous plaidons auprès des autorités pour que quelque chose soit fait pour la survie des communautés ».

« Les communautés ne sont pas informées sur ce qu’elles doivent bénéficier »
Marie Clarissa Kengmo, assistante de projets à Green Development Advocates (GDA).
« Pendant l’élaboration du guide, on s’est rendu compte que la Loi de finances évoluait chaque année contrairement à la loi forestière qui était stagnante et, à un moment donné, retirait carrément les communautés riveraines du partage des bénéfices. Mais, aujourd’hui, le législateur a vu la nécessité de mettre les communautés en avant, à travers même les projets communautaires. Malgré cela, on se rend compte que la part attribuée aux communautés n’est pas équitable. On se rend par exemple compte que dans une vente de coupe qui a sept millions de F de redevances annuelles, deux communautés riveraines ont droit seulement à près de 130 000 F de redevance chaque année pour des projets communautaires. Ce qui est insignifiant.
Avec ces recherches, on se rend également compte que les communautés n’ont pas d’accès à l’information, en termes de ce qu’elles doivent bénéficier. En même temps, à côté de la RFA, on peut avoir aussi d’autres taxes à travers lesquelles les communautés peuvent avoir des revenus, notamment la taxe de récupération du bois qui est à 2000 F le mètre cube. Au lieu de se concentrer sur l’espace qui est exploité, elles peuvent aussi se concentrer sur la ressource proprement dite qui est exploitée chaque jour, chaque semaine. Si elles ont accès à ces informations, elles pourront elles-mêmes calculer la part qui leur revient et s’adresser à qui de droit pour recevoir ces bénéfices. On peut reprocher aux textes de ne pas être complets et de ne pas mettre l’humain en avant, en l’occurrence les volets culturel et cultuel. C’est le cas par exemple du foncier. L’arrêté fixe le mètre carré à 1 F, ce qui est incongru. Pourtant, c’est l’espace de quelqu’un qu’il a toujours exploité. Il faudrait intégrer les valeurs de ces communautés dans l’affectation des montants ».

« Camvert n’a pas encore recruté assez de personnels »
Elvis Charly Makouta, Conseiller régional, représentant du chef de Campo-Ville.
« Le fait est que l’entreprise Camvert est déjà fonctionnelle. Sur le plan économique et social, elle est à pied-d’œuvre parce qu’elle a réduit le sous-emploi, réalise des œuvres sociales. D’ailleurs, c’est Camvert qui a traité les points critiques de la route de Campo en ce moment. La route qui ne profite pas seulement aux peuples Iyassa et Mvae, mais est bénéfique pour tout le monde. Camvert mène plusieurs actions sociales dont nous voyons la réalité sur le terrain. Il a construit plusieurs forages et bien d’autres choses, comme les actes de naissance pour la scolarité des enfants et le financement des micro-projets comme les champs communautaires pour la communauté Bagyeli. A Bokombé centre, Camvert a réalisé un forage après la réunion de décembre 2024. Cette eau est utile pour la population. Maintenant, nous attendons l’exploitation. Nous espérons qu’à partir de là, nous verrons un peu plus clair avec le recrutement des cadres, le développement économique qui va suivre. Nous avons tout de même des reproches envers Camvert. Au niveau du recrutement des cadres, Camvert n’a pas encore recruté assez de personnels. Mais, sur un autre plan, Camvert n’est pas encore en phase d’exploitation. Il est encore en phase d’installation, de plantation. Je crois que son explication tient. C’est pendant l’exploitation que la main-d’œuvre est fluide.
REACTIONS RECUEILLIES PAR LA REDACTION, à Kribi
