L’Assistant technique à l’Ong Belge Nature+, souligne dans une interview accordée à Green Lines 237 que l’association réalise en ce moment, grâce au soutien de l’Union européenne, un projet qui porte sur la conservation inclusive des paysages dans les paysages gabonais et camerounais. C’est dans le cadre de ce projet que le concept d’agroforêts de ménage auquel Nature+ tient, est novateur, selon l’expert.
Quelle est la pertinence des agroforêts des ménage ?
Il s’agit d’un modèle de gestion de la foresterie communautaire, qui place le ménage au centre de la gestion de la forêt plutôt que la communauté. Le concept de forêt communautaire plaçait la communauté au centre de la gestion forestière, mais la communauté est souvent faite de ménages qui n’ont pas l’intention de se mettre ensemble ou alors qui n’ont pas toujours l’esprit coopératif. Et nous avons pensé, avec ce concept, à mettre le ménage au centre de la foresterie communautaire. Maintenant, l’idée est de diversifier les revenus issus de la forêt, mais aussi de préserver les forêts. L’agroforêt de ménage est un système qui permet aux populations et aux ménages d’obtenir un espace forestier en fonction des besoins et de la taille du ménage, de 10 à 25 hectares dans un rayon de 5km autour du village, où ils pourront mener leurs activités quotidiennes. Ce n’est pas un nouveau concept : c’est juste institutionnaliser un fait qui est déjà actuelle sur le terrain. Dans toutes les forêts communautaires, il y a des ménages qui ont des champs, des parcelles agricoles, des jachères, des champs vivriers et des cultures pérennes. Dans tous les villages, il y a ce paysage.
Que faut-il comprendre de manière concrète ?
L’approche paysage de l’agroforêt de ménage voudrait que, pour un ménage, en plus de reconnaître qu’il a une cacaoyère qui est culture pérenne, qu’il a également un champ de manioc ou de plantain, a des jachères qu’il a travaillé il y a deux ou trois ans. N’oublions pas que la plupart des communautés dans les régions du Centre, du Sud et de l’Est, pratiquent l’agriculture itinérante sur brûlis, qui fait qu’ils entrent régulièrement dans la forêt communautaire pour défricher un espace et vont dans un autre espace. L’agroforêt de ménage permet, lui, de sédentariser les populations ou les ménages, mais sur cet espace. Mais, que ce ménage puisse maintenant avoir une sécurité foncière sur ces 25 ha. Il pourrait développer par exemple de l’agroforesterie en étant sûr de bénéficier des retombées subséquentes. Il plantera en l’occurrence du moabi, de l’Irvinga Gabonensis (mangue sauvage, ndlr), du njansang en se disant que cet espace d’agroforêt a été sécurisé pour mon ménage. Même si je ne suis plus là, ma femme et mes enfants pourront bénéficier de cet espace, mais dans le cadre de la forêt communautaire. L’agroforêt de ménage n’est pas en dehors de la forêt communautaire. Dans ce dernier cas, tout le monde dit que nous avons la forêt, mais il n’y pas ce droit de propriété et cette appropriation de l’activité. Maintenant, si nous avons à l’état pilote des ménages qui sont intéressés et veulent adhérer au modèle, nous sommes prêts à les accompagner, de façon à ce que cette mosaïque qui associe les cultures pérennes comme le cacao qui est à la mode en ce moment et l’agroforesterie (qui est un concept novateur pour les bénéficies environnementaux) ainsi que les jachères que nous pourrons remettre dans le bloc d’agroforêts, nous pourrons avoir une gestion intégrée qui ferait qu’en plus de cela, les populations exploiteraient peut-être le bois mais pourraient avoir d’autres activités comme la chasse, la pêche, la pisciculture, l’agroforesterie dans ce même espace.
Pouvez-vous simuler un cas pratique ?
A titre d’exemple, si nous avons dans une même communauté 10 ménages qui veulent avoir 25 agroforêts, ont un plan simple de gestion, c’est-à-dire que leurs agroforêts sont intégrées chaque fois qu’on réaménage des plans simples de gestion (tous les cinq ans), que nous puissions au moment d’élaborer le plan simple de gestion de la forêt communautaire, délimiter l’espace de l’agroforêt des ménages, les 10 ménages mettront en valeur 250 ha. Nous sommes sûrs que cette superficie est aménagée. Il n’y aura pas de coupe illégale, encore moins de déforestation. Il y aura au moins une appropriation de ce principe par les ménages. Nous aurons 10 ménages beaucoup plus intéressés par le concept de la foresterie communautaire, plutôt que ce qui se fait maintenant où ce sont juste les gestionnaires ou les membres du comité de gestion qui font la pluie et le beau temps dans la forêt communautaire. En fait, le principe d’agroforêt existe déjà. Il fait juste l’acter et l’institutionnaliser pour que les populations puissent en profiter.
Au niveau du Cameroun, est-ce qu’il y a des projets pilotes en la matière ?
Nature+ a un projet pilote au Cameroun. Le modèle fonctionne très bien avec le projet RIFoP (Renforcement et innovation en foresterie participative au bénéfice des communautés locales en périphéries des aires protégées du Bassin du Congo) financé par le FFEM, qui est mis en œuvre au Cameroun et au Congo. Au Cameroun, le projet est mis en œuvre par Rainforest Alliance en partenariat avec d’autres organisations de la société civile locales dans la périphérie de Mintom et connaît une évolution. L’Ong internationale a déjà cartographié les parcelles, accompagné les populations dans la mise en œuvre du principe. Mais, il manque un cadre institutionnel pour pérenniser et donner la valeur légale et juridique à ces agroforêts. Dans un nouveau projet financé par l’Union européenne qui est le TRIDOM, nous souhaitons aussi continuer les réflexions là-dessus.
Vous implémentez ce concept d’agroforêt de ménage dans un contexte où il y a ces dernières années des pressions foncières de part et d’autre du territoire national. Dans un tel environnement, les terres seront-elles disponibles ?
Le projet d’agroforesterie des ménages n’est pas un concept où il faudra de nouvelles terres. Il s’imbrique dans le modèle normal et naturel que les populations ont dans les villages. Ce n’est pas un nouveau paradigme qui ira s’installer dans de nouvelles forêts. C’est un concept qu’il faudra intégrer dans ce que les populations ont déjà sur le terrain. Dans tous les villages, les espaces fonciers sont connus. Tout le monde connaît les terrains appartenant à chaque famille. Il ne s’agit pas de nouvelles conquêtes. Maintenant, face aux pressions anthropiques, les agroforêts sont un moyen de limiter cette pression. Mieux, le principe sécurise le foncier et l’utilisation de la ressource foncière.
Quels peuvent être les facteurs de succès de l’agroforêt de ménage au Cameroun ?
L’un des facteurs de succès est le fait que le concept est déjà implémenté dans les communautés. Le deuxième : les populations riveraines ont changé de paradigme dans les forêts communautaires. L’exploitation du bois n’est plus la principale ressource. Il y a déjà d’autres facteurs qui sont beaucoup plus intéressants, à savoir les produits forestiers non-ligneux (PFNL). Aujourd’hui, les cours du cacao font en sorte qu’il est beaucoup plus intéressant pour un agriculteur de s’engager dans la culture du cacao durable plutôt que de se lancer dans l’exploitation du bois. Un autre facteur le Règlement de l’Union européenne sur la déforestation (RDUE) qui fait que, pour vendre le cacao de manière durable hors du pays notamment dans l’Union européenne qui est le principal acheteur du cacao, il faudrait que les populations prouvent qu’elles produisent le cacao de manière durable et ne font pas de nouvelles extensions dans les parcelles qui étaient forestières avant la date de la mise en œuvre de ce règlement. Or, nous remarquons que dans les villages, il y a plusieurs jachères, plusieurs espaces et si les populations sont sédentarisées sur les espaces qu’elles ont déjà, l’on devrait aboutir à la reconnaissance de ce que les populations font déjà et à l’institutionnalisation de ce qui est déjà par le concept de l’agroforêt des ménages. L’on ne saurait passer sous silence les avantages/bénéfices économiques, sociaux et environnementaux des agroforêts, comme des leviers pour gérer durablement les forêts. Ainsi que la sécurisation foncière par les ménages et la motivation des communautés rassurées par les droits de propriété. Dans le cadre du projet NaturAfrica, Nature+ compte expérimenter ce concept avec une dizaine de ménages au nord de la réserve du Dja, où un projet de cacaoculture durable est déjà en cours avec l’appui du cabinet international belge ETICWOOD.
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