L’évènement qui s’est déroulé au Cameroun fin mars 2026 n’a pas permis aux activistes de défendre leurs revendications légitimes. Que ce soit sur les questions d’environnement, d’agriculture et pêche durables, de lutte contre le changement climatique, de commerce durable.
Du 26 au 29 mars 2026, Yaoundé, la capitale du Cameroun, a abrité la 14e Conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Près de 4000 délégués venus de 166 Etats membres de l’OMC ont pris part aux travaux, qui se tenaient dans un contexte marqué surtout par la montée en puissance du protectionnisme. Passée l’euphorie liée au fait que ce soit la deuxième fois en 30 ans qu’une telle conférence se tenait sur le continent africain (après le Kenya en 2015, ndlr), les participants ont très vite été confrontés à la Realpolitik. Avec comme chef de file les Etats-Unis d’Amérique qui n’ont pas hésité à jouer les trouble-fête, au nom des géants de la tech. D’ailleurs, dans sa déclaration finale datée du 30 mars 2026, le réseau Our World Is Not For Sale (OWINFS) a indiqué que la CM14 s’est achevée sans résultat, reportant la prise de décision à Genève sine die. Le réseau a entre autres dénoncé « la mise à l’écart de la société civile ».
Both ENDS, qui fait partie des près de 50 membres et partenaires du réseau OWINFS, n’est pas passé par quatre chemins, pour dénoncer la forfaiture. « La CM14 s’est achevée non pas par un accord, mais par un retrait. Les pays en développement sont venus à Yaoundé avec des revendications légitimes qui sont sur la table depuis des décennies. Ils repartent les mains vides. Une fois de plus. La crise de l’OMC n’est pas un accident. C’est le résultat prévisible d’un système conçu pour servir les intérêts des entreprises, qui ne parvient désormais même plus à remplir cette fonction », a expliqué le responsable des politiques commerciales et d’investissement de l’organisation néerlandaise, Fernando Hernandez. La coordinatrice pour la fiscalité, le commerce et la numérisation pour l’Afrique et les pays arabes, Public Services International, Faith Lumonya, a pour sa part relevé que « la Conférence ministérielle de l’OMC à Yaoundé n’a pas laissé suffisamment de place aux organisations de la société civile et aux syndicats pour qu’ils puissent participer efficacement en tant qu’observateurs et parties prenantes essentielles, afin de garantir que les points de vue de nos membres contribuent à façonner les résultats ».
Cette édition spéciale met en lumière les avis mitigés de divers acteurs de la société civile. Ils ont des profils variés certes, mais sont unanimes sur le fait que la Conférence ministérielle de Yaoundé n’a rien accouché de concret. Ce qui était prévisible…
LA REDACTION
ILS ONT DIT…
« Tout pouvoir supplémentaire pour l’OMC n’est bon pour la planète »

Victor Menotti, Coordinateur, Demand Climate Justice, Slovaquie.
« Nous sommes satisfaits du résultat car la principale issue est un effondrement. Habituellement, notre coalition « Our World Is Not For Sale » (Notre monde n’est pas à vendre) s’oppose à tout nouveau pouvoir accordé à l’OMC, en raison de son orientation favorable au capital et aux entreprises. Tout pouvoir supplémentaire pour l’OMC n’est bon ni pour la planète, ni pour les populations. Les voix de la société civile n’ont pas été comprises, ni même écoutées par l’OMC. En fait, c’est la première fois que le secrétariat nous annonçait à l’avance qu’il avait un accord avec le gouvernement local, pour nous permettre de faire nos activités habituelles de déploiement de banderoles et de slogans à l’intérieur. Pourtant, à notre arrivée, on nous a dit que nous ne pouvions pas le faire, et ce après avoir imprimé et transporté les banderoles. Chaque briefing quotidien que le secrétariat de l’OMC prévoyait pour la société civile était annulé dès 10 heures du matin. Il n’y en a pas eu un seul. Ils nous ont littéralement fait contourner le bâtiment principal pour entrer par une porte dérobée, avec une entrée séparée, et nous ont isolé des autres gouvernements. C’est vraiment un traitement antidémocratique sans précédent de la part d’une organisation qui fait face à une crise, en raison de son illégitimité et du manque de confiance du public. Cela n’a fait qu’aggraver la situation sur sa propre légitimité. On attend que les gouvernements écoutent la société civile et incorporent les droits humains, l’environnement, le développement durable, les droits des peuples autochtones et des paysans, la souveraineté alimentaire et tout ce que la société civile mondiale lutte pour avancer ».
« We Really Need The Nature To Be In A Good Condition »

Jessica Solorzano, Interamerican Association for Environmental Defense.
« We were expecting with this ministerial conference some advances to make the trade more just for all the world and also to integrate the perspective of the climate change and ways to mitigate the great impacts we are already seeing around the world. In a first evaluation of the event, we can see that many countries have blocked the possibility of make real changes in the benefit of the communities and the nature. We know that they are a lot of efforts in the civil society and other countries that really want changes, but still difficulties to integrate the nature environmental perspective and trade perspective. That said, we have a ministerial conference that right now isn’t really achieving climate or environmental outputs. So, it’s important that both agendas go together, but right now at the results of the ministerial conference, we don’t see that. So we aim all the countries, the delegates and the the civil society organizations to work harder towards this objective because the planet is not in a good moment. We are facing a great crisis, environmental crisis, biodiversity, climate change and if we want the trade to continue, we really need the nature to be good, in a good condition. And also we need to see that the trade cannot be made in the back of the communities, local communities and the environment. »
« Nos États africains ne doivent pas céder à la pression et au chantage »

Daouda N’Diaye, membre du collectif national des pêcheurs artisanaux du Sénégal, co-président du Forum mondial des populations de pêcheurs.
« La voix des pêcheurs n’a jamais été écoutée, même au sein de nos politiques au niveau national. Mais, en tant que Forum mondial des populations de pêcheurs, nous avons toujours dit que la place des organisations de la société civile n’est pas ici. Parce que vous voyez tout ce qui s’est passé : la presse indépendante est mise de côté, la société civile et les ONG ont été mises de côté. On n’a presqu’aucune information vraiment très claire venant de l’intérieur, et vous savez que ces discussions-là devaient intégrer les organisations de la société civile. En tant que pêcheurs, nous avons dit lors de notre dernière résolution en 2024, que la pêche n’est pas un sac de ciment ou des puces électroniques. Ce sont des ressources, c’est un environnement, c’est des droits humains, c’est un écosystème. L’OMC ne gère pas ces paramètres, ne maîtrise pas ces paramètres. Elle n’a ni la compétence, ni l’expertise, ni les données pour gérer des problèmes de la pêche. Donc, comme nous l’avions dit, au sein de la FAO, il y a un espace dédié à la pêche à travers le COFI (Committee on Fisheries), où les pêcheurs sont assis à la table avec les gouvernements pour discuter des problèmes de la pêche. Et la FAO dispose de l’expertise et des moyens pour vraiment gérer les problèmes de la pêche. Mais on ne se voit pas qu’ici (à Yaoundé, ndlr), il y a eu une place pour la pêche, parce que nos Etats n’ont pas les moyens de contourner, de gérer certains aspects. Donc nos États doivent être de notre côté. Ceux qui parlent de pêche durable sont ceux qui détruisent la mer. En tant qu’organisation de la société civile, nous disons à nos États africains de ne pas céder à la pression et au chantage. Il faut privilégier l’intérêt supérieur des populations au détriment d’un système capitaliste mis en place et qui essaie de museler les pays du Sud ».
« The African Region Needs To Build Their Strategy In Industrial Development »

Salsabila Aziziah, Indonesia Civil Society Organization Coalition for Economic Justice.
« The current dynamic around critical minerals are basically part of a neo-colonialism agenda from the Western countries. And I think it’s very important for us in the developing countries to understand that they want us to exploit our resources for their own benefit in just transitions, in making green technology and lowering their carbon emission, which is very hypocritical because it’s transferring the emission from their country to our country and our communities. Indonesia has one of the largest, if not the largest nickel reserve in the world. And we know that very well and that’s a very important part of our economic strategy by the government. But as far as I know, there are a lot of countries are also targeting Indonesia for its resources. Well we want to develop ourselves and create our own local industry, bigger countries like the United States, European Union and Canada who are big in mining companies are targeting Indonesia’s critical minerals to be exploited and sent back to their countries only as raw materials, not as processed or valuable products. And I think learning from Indonesia, the African region needs to build their own strategy in industrial development, in economic development based on their realities here and always make sure that civil society is heard and being accounted or considered in order for them to avoid ecological and social consequences. So there’s no need to come into an agreement with Western countries in terms of critical minerals. »
« Trade Is Not The Only Way To Move Ahead »

Adhemar Mineiro, Counselor and Cordinator of working group on industry, Brazilian Network for Peoples’ Integration (REBRIP), Brazil.
« We have come to this meeting in Yaoundé to share our reflections on trade and development. The civil society organizations have a lot of discussions and reflections on that, but it was quite hard to have the space to share our reflections on that and our need that the governments can have a policy space to develop alternative policies respecting the development and that trade is not the only way to move ahead. We have many different groups inside the REBRIP and we have a focus on issues like agriculture, environment, industrial development, health and intellectual property. »
« Nous sommes déçus par le manque d’accès aux discussions pour la société civile »

Diego Lopez, Coordinateur des politiques au sein de la Confédération Syndicale Internationale (CSI).
« Quand nous sommes venus pour participer à cette conférence, nous n’avions pas de grandes attentes en tant que telles, car nous savions que cette conférence était un pas vers une autre conférence future dans le cadre de la réforme de l’OMC. Les discussions ont commencé il y a déjà un an et, au sein de l’OMC, elles n’ont pas beaucoup avancé. Même parmi les priorités mises en avant pour cette conférence, nous voyions qu’il n’y avait pas un agenda très ambitieux. Pour nous, l’important était de mettre les questions sociales au cœur de l’OMC et de pouvoir la réformer pour une voie où l’on peut inclure les personnes et leurs besoins. Dans la situation actuelle du commerce international, il y a eu beaucoup de frustrations avec le modèle de mondialisation car il n’a pas répondu aux attentes, et les inégalités ont augmenté. Pour nous, il est crucial de commencer par l’inclusion dans les discussions. On ne peut pas négocier qu’entre gouvernements ; il faut tenir compte des attentes de la société civile et des organisations syndicales, et non d’une négociation qui ne soit que pour les entreprises. Comme nous n’avions pas de grandes attentes, nous ne sommes pas très déçus, car nous savions que c’est une lutte de longue durée. Cependant, nous sommes très déçus par le manque d’espace et d’accès aux discussions pour la société civile, car nous avons fait marche arrière par rapport aux conférences précédentes ».
« We Were Seeing How The Discussions Could Impact The Climate Agenda »

Priscilla Papagiannis, Brazilian Network for Peoples’ Integration (REBRIP), Brazil.
« We weren’t expecting that the climate issue would be the biggest part of the agenda, of course, because the focus was on the WTO reform and also on the two moratoriums we knew. But we were also seeing how the discussions that the developed countries put on the reform of the organization could impact the climate agenda. So we have seen that there they were attacking basic principles that concede rights for developing country in the multilateral system, such as the development status and also the special and differential treatment. There are basic principles that assure the developing countries how they can protect themselves from developed countries’ policies. And as we see that as a threat to other multilateral forums because we are already seeing a discussion under the UNFCCC agenda questioning developing countries’ rights, especially when it comes to different treatment. So we are seeing that both spaces that don’t have, like, much in common are also dealing with similar demands. And we are worried that our agenda in the climate negotiations might be affected by that. »
« Les thèmes importants pour l’Afrique n’ont pas trouvé de solution »

Dr. Boniface Mabanza Bambu, activiste de la société civile, Coordonnateur de Kirchliche Arbeitsstelle Südliches Afrika (KASA), institution basée en Allemagne.
« Le résultat de la conférence ministérielle de l’OMC est mitigé, pour ne pas dire que c’est un échec. Mitigé, d’abord parce que le petit point positif c’est que les Etats-Unis qui n’ont pas obtenu une solution définitive au mémorandum sur la non-taxation des produits électroniques. C’est quand même une petite victoire. Mais, dans l’ensemble, on peut considérer que Yaoundé est vraiment un échec dans l’histoire de l’OMC, parce qu’il n’y a rien de concret autour de tout ce qui a été discuté en amont. La réforme de l’OMC ainsi que tous les thèmes qui sont importants, surtout pour les pays africains, n’ont pas trouvé de solution. Pour ce qui est des minerais critiques, elle n’a pas été abordée directement, mais de manière indirecte, dans le cadre de l’accord plurilatéral sur la facilitation des investissements. C’est quelque chose qui touche aussi aux matières premières. Ce que les plurilatéraux ont en vue avec cela, c’est faciliter en fait les investissements dans tous les domaines y compris les matières premières. Ce que l’Africain lambda peut retenir, c’est que nos dirigeants évitent de nous distraire. Ils prennent très au sérieux ce genre de conférences. Ne posez pas la question de savoir l’argent que le Cameroun a mobilisé pour organiser cet évènement. Le problème c’est que l’Afrique ne va pas être développée par les Etats-Unis, l’Union européenne, la Chine ou le Japon. Ce sont les Africains qui vont développer le continent. Pour arriver à cela, nous devons faire notre devoir à domicile. Pour pouvoir profiter des instances internationales, on doit mettre en place des structures de production, encadrer nos producteurs avec les facultés intellectuelles et le capital pour produire plus, absorber les produits pour les transformer, et par la transformation/industrialisation créer des emplois. C’est ainsi qu’on peut avoir de la valeur ajoutée et commencer à exporter ».
« We Want A Transition That Can Respect The Human Rights Of The People »

Erica Levenson, Regions Refocus / Gender and Trade Coalition.
« I can say that for the moment, we are having a big challenge with the scramble for critical minerals because we are having more human rights violations in my country. And we see that the communities where we are found critical minerals are being impacted negatively. First, we are having some people who are forced to leave their houses and their fields without a good compensation. And also we are having the water pollution. The community doesn’t have water to drink because the water is being polluted by the companies. And we are saying that even though the Western countries want to reduce the carbon emissions, they shouldn’t forget that those people who are in DRC, who are where the mining is developed, they need also to live. And they shouldn’t just think about reducing the carbon emissions but also think about the human rights of the people. So we are calling for a just transition. We want a transition that can respect the human rights of the people. »
PROPOS COLLECTES PAR LA REDACTION
