Suite à la décision prise par le fonds norvégien de pension de se désengager du groupe Bolloré, le Secrétaire général du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), Dr. Samuel Nguiffo, passe au crible un tel geste et explique les impacts et enjeux.
En mars dernier, le fonds norvégien s’est désengagé de Bolloré en convoquant des violations de droits humains. Qu’est-ce qu’un tel geste implique ?
Le fait que le fonds norvégien se désengage de Bolloré peut être intéressant. C’est le plus grand fonds d’investissement dans le monde. Ils ont des standards sociaux et environnementaux élevés. Quand une entreprise est coupable de faits préjudiciables aux droits humains et que le fonds sort, ce n’est pas à son avantage, avec des risques de perdre d’autres financements. Cela montre que les standards de la compagnie (Bolloré) ne sont pas à la hauteur de ce qui est attendu. Le vrai message derrière, c’est que la compagnie est en règle avec l’État, qui ne l’a pas sanctionné. Ça veut donc dire quelque chose pour les standards de l’État au Cameroun. La législation fixe des standards très bas, puisqu’une société en règle ici, peut être considérée comme n’étant pas en règle du point de vue des standards internationaux. Nous devons relever nos standards pour attirer des compagnies qui ne feront pas de mal à l’environnement, et qui seront capables de mobiliser de l’argent. Parce que quand on les chasse de cet endroit, on leur a d’abord donné, mais ils n’ont pas été à la hauteur. Mais une société qui relève ses standards aura de l’argent de ses sources premium pour investir chez nous. C’est tout bénéfice pour nous, parce qu’on aura un investissement de qualité, avec des standards élevés qui ne vont pas polluer, qui ne vont pas violer les droits des gens, qui vont quand même créer de l’emploi, payer des impôts.
Quel est le message envoyé par le fonds norvégien ?
Pour nous, le message aujourd’hui, c’est de dire à l’État qu’il il faut changer nos standards. Il faut les relever pour n’attirer que des compagnies capables d’opérer suivant les standards les plus élevés. Parce que si vous ne changez pas vos standards, vous n’allez attirer que des compagnies de seconde zone qui n’auront pas accès aux financements internationaux. Finalement, elles ne pourront pas investir. Elles vont faire semblant d’investir, mais elles ne pourront pas le faire sérieusement. Donc, pour avoir des compagnies qui investissent sérieusement, il faut avoir des standards qui sont acceptables pour les banques internationales, logées à la même enseigne que le fonds norvégien. Du coup, elles ont les mêmes exigences. Donc si l’État ne change pas, on va continuer à avoir des aventuriers qui viennent, qui ne font rien, et après on s’étonne que les projets ne décollent pas. Les projets ne décollent pas parce qu’il n’y a pas de financements. Et il n’y a pas de financement parce que les compagnies n’ont pas les standards requis. Et les compagnies n’ont pas les standards parce que la loi camerounaise ne leur impose pas ces standards-là.
Vous relevez le fait que le fonds norvégien de pension n’est pas à sa première décision du genre ?
Effectivement, le fonds norvégien s’était déjà retiré d’Halcyon Agri en 2018, avec sa filiale Sud Hévéa Cameroun. Ce qui s’est passé avec Sud Hévéa Cameroun, c’était entre autres à cause d’un espace qu’elle avait reçu, a commencé à défricher. Le fonds norvégien leur a dit que cette zone est un habitat des grands singes. Vous ne pouvez pas continuer à défricher dans cette zone. Alors qu’elle avait réalisé une étude d’impact validée par l’Etat. Autrement dit, l’Etat a validé une étude d’impact pour autoriser une entité à raser une zone abritant de grands singes. C’est la preuve que les standards ne sont pas bons.
J’imagine que c’est aussi un signal qu’on envoie aux banques…
Le message ici c’est qu’il faut faire attention. Quand tu as emprunté de l’argent à trois personnes et qu’une d’entre elles se retire et crie sur la place publique que celui-là ne respecte pas les standards, tu es exposé. L’argent que tu as prêté à une telle personne est très difficile à récupérer, parce que c’est difficile qu’il continue à produire alors qu’un financier s’est retiré. Il va arrêter et commencer à chercher qu’quelqu’un d’autre pour payer. Seulement, personne n’est prête à associer son nom à ton business dans un délai aussi court. Si aujourd’hui, quelqu’un veut de financer, on ne peut pas dire que tu as changé.
Quel conseil pouvez-vous prodiguer aux banquiers ?
Les banquiers doivent donc faite très attention avant de prêter de l’argent, surtout lorsqu’un financier se retire à un moment où il faut renouveler les plantations. Et quand bien même il faut renouveler les plantations, tu auras du mal à vendre sur certains marchés, parce que tu vas t’exposer à des campagnes de shaming. La vérité c’est que le fonds norvégien de pension n’a pas fait comme d’autres qui se retirent sans donner le motif.
Pourquoi l’Etat n’est pas aussi sévère que les autres ?
Ce n’est pas forcément comme certains pourraient le penser de la corruption. C’est qu’on reproduit des schémas qui datent de la période coloniale et qu’on n’a pas questionné. C’est quoi cette idée de donner de grandes concessions à quelqu’un ? A l’époque coloniale, on pouvait comprendre. Mais, aujourd’hui, une fois
Est-ce que vous avez le sentiment que l’Etat a les coudées franches ?
L’Etat peut faire beaucoup de choses. L’Etat doit changer ses normes. Il faut être plus strict. Quand il y a des conflits dans une zone, il est clair que personne ne se lève pour s’opposer pour rien. Il n’y a pas eu une réflexion d’ensemble sur cette question au Cameroun, comme dans d’autres pays. Dans l’esprit de tout le monde, il ne faut pas embêter l’investisseur. Vous verrez des préfets et des sous-préfets se mobiliser pour protéger l’investisseur. Que deviennent leurs compatriotes qui n’ont rien et personne pour les protéger ?
INTERVIEW REALISEE PAR LA REDACTION
