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Considéré comme le plus grand fonds de pension sur le plan international, son désengagement pourrait constituer un revers pour l’agro-industrie luxembourgeoise et sa filiale camerounaise, la Socapalm.
Un collectif de 32 organisations de la société civile (OSC) en activité sur le plan international a publié un communiqué collectif le 5 mars 2026 dans lequel il ressort que le fonds de pension norvégien se désengage de Bolloré, en raison de violations de droits humains. Dans ce communiqué, l’on note la présence de cinq OSC camerounaises : Association des Femmes Riveraines de la Socapalm Edéa (Afrise), On Est Ensemble, Réseau des Acteurs du Développement Durable (RADD), Riverains Ensemble et Synergie Nationale des Paysans et Riverains du Cameroun (Synaparcam). Il ressort du document exploité par Green Lines 237 que le fonds de pension norvégien, considéré comme le plus grand fonds de pension au monde, « a révélé avoir vendu ses parties dans le groupe Bolloré, un puissant conglomérat français, en raison de préoccupations non résolues concernant de « graves violations des droits humains » dans une entreprise agricole détenue en partie par le groupe ».
La décision a été rendue publique le 26 février 2026, dans un rapport de la Norwegian Bank Investment Management (NBIM). Ledit rapport indique qu’après des années de dialogue avec Bolloré SE et la Compagnie de l’Odet SE sur « leur gestion des risques liés aux droits humains, aux violences sexuelles, au harcèlement et aux violations des droits du travail » dans les plantations de la société luxembourgeoise Socfin, dans lesquelles le groupe Bolloré détient une « part importante », la NBIM a pris la résolution de les exclure de son portefeuille d’investissement. Actuel gestionnaire du fonds de pension norvégien, la NBIM dispose actuellement de 2100 milliards de dollars d’actifs, soit le plus important au monde, apprend-t-on de sources proches du dossier. Au début de l’année 2025, elle détenait 91 millions de dollars d’actions dans Bolloré SE. Ces actions ont été vendues avant la fin de l’année dernière.
Les raisons invoquées par le fonds norvégien de pension sont notamment les violations et les abus, dénoncés depuis longtemps par les communautés concernées. Les informations indiquent que le groupe Socfin (fondé en 1909) contrôle 370 000 hectares de terres, exploités pour la production d’huile de palme et de caoutchouc dans dix pays d’Afrique et d’Asie. Dans la majorité de ces pays, « Socfin a acquis les terres sans consulter ni obtenir le consentement des communautés, qui ont le sentiment qu’on leur a volé leurs terres. Les plantations entourent souvent les villages et polluent leurs sources d’eau, de sorte que les villageois ne peuvent pas cultiver leurs propres denrées alimentaires. Lorsque les villageois ramassent des noix de palme tombées ou dénoncent leur situation, ils sont régulièrement harcelés. Pour les femmes et les filles des villages, les violences sexuelles, voire les viols, commis par les ouvriers des plantations ou les forces de sécurité sont monnaie courante », dénonce le communiqué collectif.
La multitude de plaintes adressées par les communautés et les acteurs de la société civile a contraint la société Socfin à engager la fondation suisse Earthworm Foundation pour enquêter sur ces questions, en 2024. Les résultats ont été constants : 59% des plaintes ont été jugées fondées, à des degrés divers, et 85% considérées comme pertinentes de la responsabilité de l’entreprise.

« Un signal fort » selon les communautés riveraines de la Socapalm et la société civile
La décision prise par le fonds norvégien de pension n’a pas laissé les communautés et les OSC du Cameroun insensibles. Pendant que d’aucuns estiment que c’est un geste sans précédent, le secrétaire général du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), Dr. Samuel Nguiffo, convoque la mémoire collective sur le fait que le fonds norvégien de pension n’est pas à son premier acte du genre. Il en veut pour preuve le retrait par le fonds de son investissement d’Halcyon Agri Corporation (géant du caoutchouc basé à Singapour, avec sa filiale camerounaise Sud Cameroun Hévéa ou Sudcam) en 2028, suite aux risques financiers liés à la déforestation tropicale. « Le fonds norvégien de pension a des standards sociaux et environnementaux élevés. Ce qui n’est pas à l’avantage des entreprises qui ne les repsectent pas, car il y a des risques de perdre d’autres financements », explique le Dr. Nguiffo au cours d’un entretien accordé à Green Lines 237, le 28 avril 2026.
« Il est grand temps que les investisseurs prennent des mesures contre Socfin et Bolloré. Depuis trop longtemps, le groupe Bolloré prétend ne pas être responsable des abus dont nous sommes victimes autour des plantations Socfin et, par conséquent, ces abus se poursuivent. Cela ne peut pas continuer », indique la présidente de l’Association des femmes riveraines de la Socapalm Edéa, Félicité Ngo Bissou. « Afrise a signé ce communiqué parce qu’elle vit avec dépit les violations des droits humains de Bolloré. Nous n’avons pas de terres, ni d’eau. Les violences sexuelles à domicile sont de plus en plus dénombrées. Nos champs ont été arrachés sans aucune compensation. Nous avons réclamé, mais nos revendications sont restées jusqu’ici sans réponse », soutient notre interlocutrice, jointe au téléphone, le 28 avril 2026.

Et si le choix du fonds de pension norvégien devenait une jurisprudence ?
Du côté des défenseurs camerounais de l’environnement, l’on souhaite que cet acte serve de jurisprudence. « Pour nous qui dénonçons les abus issus des activités dans les plantations de Bolloré, c’est une très bonne décision. Nous souhaitons que d’autres entités suivent. Une telle décision pourra amener Bolloré à revoir sa politique sociale, pour ne plus être taxé d’esclavagiste », relate le président de la Synaparcam, Emmanuel Elong. La société civile est sur le qui-vive et suit cette décision avec une attention particulière. « Nous avons depuis plus de 10 ans dénoncé les violations des droits humains autour et dans les plantations de Socapalm, qui appartiennent à Socfin et Bolloré. Aujourd’hui, cela se confirme avec cette décision du fonds norvégien », se réjouit la secrétaire exécutive du Réseau des acteurs du développement durable (RADD), Marie Crescence Ngobo.
« Notre souhait le plus profond est que les conditions de vie autour des plantations soient améliorées. Et que les droits fonciers des communautés qui vivent autour soient restaurés, de manière à ce qu’elles entrent en possession de leur espace vital, pour pouvoir construire de façon durable leurs moyens de vie. Et donc, si une telle décision contraint Socfin et Bolloré qui sont propriétaires des plantations Socapalm au Cameroun, à améliorer les conditions de vie autour d’elles, on aura frappé un grand coup », espère notre source. Au moins les lignes bougent. « Nous pensons que c’est déjà un grand aboutissement. C’est un des résultats de toutes ces campagnes que nous avons, au niveau du Cameroun et de nos partenaires de l’autre côté, eu à développer depuis quelques années et que cela est entendu. Cette décision du fonds norvégien confirme que les plaidoyers que nous développons ne tombent pas toujours dans les oreilles de sourds et qu’ils ont aussi de l’effet », argue Mme Ngobo.
La société civile internationale n’est pas insensible à cette dynamique. A en croire Fern, la décision prise par la Norvège fait honte à l’Union européenne. « La Commission européenne a invité Socfin la semaine dernière (les 24 et 25 février 2026 à Bruxelles, ndlr) à prendre la parole lors du forum commercial UE-Libéria à Bruxelles. Pourtant, les communautés libériennes dénoncent encore aujourd’hui l’inaction de Socfin face à leurs plaintes de longue date », déplore la responsable de la campagne forêts et consommation à Fern, Indra Van Gisbergen.
