Face à la montée en puissance de la désinformation, l’universitaire suggère des attitudes et des techniques d’écriture à adopter par le journaliste.
Le réseau des journalistes scientifiques d’Afrique francophone (RJSAF) a organisé un webinaire sur les pièges de la désinformation en journalisme scientifique, le 27 mars 2026. La formation était intitulée : « Comment éviter de tomber dans les pièges de la désinformation en journalisme scientifique ». Le webinaire animé par le président du RJSAF, Kossi Balao, a donné l’occasion au Pr. Gervais Mbarga, enseignant à l’université de Moncton au Canada et professeur associé à la chaire de journalisme scientifique de l’université Laval (Canada), de distiller des connaissances pour vérifier et traiter l’information scientifique à l’ère des réseaux sociaux. L’enseignant d’université a indiqué que la désinformation est un phénomène ancien, qui n’est plus marginal. Au contraire, c’est un phénomène structurel, qui doit amener les journalistes à se réinventer. Le Pr. Mbarga précise que « la démocratisation des médias a entraîné la démocratisation de la désinformation ».
L’expert des sciences de l’information et de la communication a expliqué les différents types de désinformation, à savoir : la désinformation claire (fake news), la malinformation, la mésinformation, la surinterprétation de l’information scientifique, entre autres. « La désinformation va rester et il revient au journaliste de faire son travail de façon professionnelle. Il faut donc rendre son information intéressante, car il y a une concurrence dans les médias et dans les connaissances », argue notre interlocuteur.
Dans un environnement où le flux d’informations scientifiques disponibles en 2026 dépasse le nombre d’informations qui existent depuis longtemps, le journaliste scientifique n’a pas besoin de convoquer les théorèmes et/ou les formules. « Il faut rendre son information intéressante, car il y a une concurrence dans les médias et dans les connaissances », martèle Pr. Mbarga. Quand il faut à titre d’exemple travailler sur une revue, il faut tenir compte de son histoire, sa capacité d’évaluation et sa réputation.
Comment se prémunir contre la désinformation ?
Face à l’ampleur de la désinformation, le journaliste scientifique doit amener le lecteur-auditeur-téléspectateur à reconnaître son ignorance. Pour cela, il doit avoir une bonne qualité de sources. Qu’il s’agisse des sources primaires (articles publiés dans une revue scientifique comme The Nature par exemple), secondaires (universités qui ont des laboratoires, organisations internationales comme l’OMS et qui produisent la connaissance…) et des experts qui travaillent dans un domaine qu’ils observent en permanence, ne sont pas rattachés à un organisme et peuvent parfois rédiger des publications.
Dans la démarche, le journaliste spécialisé dans les questions de sciences, doit se poser les questions suivantes : qui parle? Comment la conclusion a été produite ? Y a-t-il consensus ou disensus que le sujet (car la science évolue et il faut accepter le point de vue contraire) ? Est-ce que c’est récent (ces résultats sont-ils valables aujourd’hui ou pour les temps anciens) ? Les conclusions ont-elles des intérêts cachés ? Est-ce qu’il y a un agenda caché sur le plan social, économique, politique (cas pratique de l’industrie de la cigarette ou du sucre avec les procès en cascade ces dernières années). Toujours est-il qu’il faut aller chercher l’information, que ce soit dans les laboratoires, dans la vie quotidienne, auprès des experts, etc.
L’esprit critique doit être le réflexe du journaliste scientifique
Une autre attitude et non des moindres est la capacité du journaliste scientifique à expliquer, pour permettre de mieux comprendre l’information. « Le journaliste scientifique doit prendre son temps. Ce n’est pas un défaut. Parfois, le premier à diffuser est même plus dangereux. Il est important de veiller à la véracité et à la fiabilité de l’information », explique le Pr. Gervais Mbarga. L’esprit critique doit aussi être son réflexe. En convoquant Karl Popper, l’universitaire est d’avis que la vérité scientifique est contestable. Par ailleurs, le journaliste scientifique doit rester aux aguets et ne pas être un journaliste du définitif, soutient-il. Il convoque par exemple la pandémie du Covid-19 qui a modifié les choses, avec des vaccins validés en six semaines. A tel point que même la science moderne occidentale est en plein bouleversement. « Le journaliste scientifique créé un troisième monde en critiquant un travail scientifique. Il relève les limites, en comparant avec d’autres travaux de recherche. Le journaliste scientifique doit être le plus sceptique des journalistes. Il doit toujours rester prudent, car une recherche n’est pas toujours une pertinence absolue. Le journaliste scientifique n’est pas un béni oui-oui. Il pose les questions: à quoi sert votre recherche ? A qui va-t-il s’appliquer ? Quels sont les avantages ? Qui va financer ? », relève l’expert.
Le journaliste scientifique doit en outre se démarquer par les techniques d’écriture. Il s’agit de raconter une histoire en mettant en exergue le héros, de parler de la vie. Les journalistes scientifiques façonnent le monde d’aujourd’hui, avec des informations qui permettent la prise de décision, dans les domaines variés : agriculture, routes, infrastructures, environnement… Le Pr. Gervais Mbarga est (surtout) contre les chercheurs qui croient que le journaliste ne peut pas comprendre ses travaux et s’y intéresser. A son avis, « le journalisme scientifique en Afrique va relancer le journalisme. Ajouté à la désinformation, ce journalisme va pousser à innover et peut-être recréer la confiance qui manque en le journaliste ». Le journalisme scientifique est le journalisme d’avenir, soutient Pr. Mbarga. A condition de faire face au défi du numérique, en l’occurrence l’intelligence artificielle qui peut être source de désinformation (parce que les données disponibles sont plus celles de l’Occident), mais en même temps une opportunité avec la pléthore d’informations disponibles qu’elle procure.
.
