Franck Monthé, Chef du Programme CITES à l’Association technique international des bois tropicaux (ATIBT), est péremptoire sur le fait que l’organisation s’implique sur tous les sujets qui peuvent compromettre la mise en œuvre du commerce durable et traçable en Afrique centrale.
Quels étaient les enjeux de la réunion de restitution, d’analyse et de planification de la CITES sur la flore au Cameroun, tenue les 23 et 24 avril 2026 ?
Les travaux de Yaoundé visaient trois objectifs en réalité. Dans un premier temps, dans le cadre des activités CITES Cameroun, la restitution du résultat du projet RESSAC qui vise à analyser les impacts de la mise en œuvre de la CITES au Cameroun, notamment en lien avec les inscriptions des espèces aux différentes annexes de la convention. Le deuxième objectif était de restituer une étude sur un genre particulier, le genre « Guibourtia », qui est un genre inscrit aux annexes de la CITES, mais qui posait un certain nombre de problèmes en termes d’identification. Et puis la troisième articulation, c’est que le Cameroun a souhaité préparer, rédiger un plan d’action stratégique en différents axes qui vont lui permettre justement d’améliorer sa mise en œuvre de la CITES au niveau national.
Et quels sont les impacts de la mise en œuvre de la CITES au Cameroun ?
L’ATIBT voulait mesurer l’impact de la mise en œuvre de la CITES aux niveaux social et économique sur trois catégories d’acteurs : les administrations, le secteur privé et les communautés. Puisque la CITES est une convention qui régule le commerce international des espèces exportées. Et qui dit commerce fait référence au business et aux flux d’argent. Mais, ce commerce connaît un certain nombre de difficultés liées à la mise en œuvre de la CITES, parce que lorsqu’on inscrit une espèce à l’annexe II de la convention, il faut définir des quotas, rédiger des Avis de commerce non préjudiciable (ACNP), etc. Sauf que ce qu’on constate, c’est qu’une fois que par exemple certains pays exportateurs ont produit tout cet ensemble d’éléments, l’importation de la ressource est toujours mise à mal sur le marché international, particulièrement à cause des difficultés à obtenir par exemple des permis d’importation. Et donc ça entraîne des énormes retards dans la livraison des produits, ainsi que des pertes financières pour les sociétés forestières. L’hypothèse du projet était donc de voir dans quelle mesure ces pertes financières ont des répercussions sur les trois entités qui sont l’administration, le secteur privé et les communautés. Et, in fine, l’idée est d’obtenir ces résultats pour voir dans quelle mesure on va alerter les autres États parties à la convention, sur les difficultés pratiques que vivent un certain nombre de pays. Et de voir aussi comment est-ce qu’on va davantage fonctionner entre tous ces différents acteurs-là.
Qu’est-ce qui justifie que l’ATIBT s’implique autant dans une activité de cette envergure ?
L’ATIBT est une association qui est constituée d’un certain nombre de partenaires, mieux de membres. Les membres sont principalement le secteur privé. Et l’ATIBT a pour vocation de défendre un commerce durable. Le vœu de l’ATIBT correspond exactement au vœu de la CITES qui est également de défendre un commerce durable. Aujourd’hui, on constate malheureusement parfois que la CITES, dans sa mise en œuvre, met en péril le commerce durable parce qu’on a par exemple des questions d’espèces inscrites aux annexes de la CITES, des procédures de mise en œuvre de la CITES pas respectées. Quand nos membres comme la Pallisco, Alpicam, le Syndicat national des employeurs pour la foresterie responsable (Synefor), le Groupement de la filière bois du Cameroun (GFBC), expriment des préoccupations, nous essayons de faire des moyens pour y répondre. Et donc l’ATIBT s’implique sur tous les sujets qui peuvent, d’une certaine manière, compromettre la mise en œuvre du commerce durable et traçable en Afrique centrale.
Dans un contexte où le secteur privé se plaint des pertes financières enregistrées, faut-il craindre pour l’économie nationale ?
Effectivement, je pense que quand le secteur privé forestier se plaint dans la plupart des pays, il faut craindre parce qu’aujourd’hui, il faut prendre des entreprises comme Pallisco à l’Est du Cameroun ou Alpicam, comme des entreprises qui ne font pas seulement que du business. Ce sont des entreprises qui sont quelque part, des modélisateurs d’écosystèmes, c’est-à-dire qu’autour d’une entreprise, gravitent des pôles d’activités. Autour d’une entreprise pareille, on a des populations qui vivent, des écoles, des points d’eau, des dispensaires, etc. Donc le fait que ces entreprises restent viables et soutenues dans ces environnements, est important. Sinon, on peut avoir des pertes de redevances forestières annuelles, qui peuvent entraîner des effets domino ou boule de neige.
Quel pourrait être le juste milieu ?
Le juste milieu, c’est déjà ce que l’administration camerounaise essaie de faire : dans un premier temps de travailler à améliorer les pratiques, à une meilleure compréhension par les différents acteurs, à anticiper sur les inscriptions, par exemple, aux annexes de la convention et engager des dialogues. On a beaucoup parlé au cours de l’atelier de diplomatie environnementale. Voilà comment le Cameroun et les États de la sous-région se préparent à entrer dans cette diplomatie, en apportant tout le bagage qu’ils ont, que ce soit les données techniques, des compétences et des expertises qui sont à explorer.
Au finish, après deux jours de cogitations intellectuelles, vous rentrez satisfait ?
Totalement satisfait. Parce que d’une part, on a pu partager l’ensemble des résultats. Il y a eu énormément de discussions autour de ces résultats et on a aussi vu une réelle volonté d’appropriation. Donc le Cameroun a présenté un Plan de travail annuel budgétisé (PTAB), dans lequel figurent les questions d’évaluation socio-économique. Ça veut dire que chaque fois qu’il y aura des décisions au niveau de la convention qui seront prises, le Cameroun met en œuvre des actions pour pouvoir les intégrer réellement dans leur corpus. Et tout cela va bien évidemment servir au plaidoyer du Cameroun aux niveaux national et international.
INTERVIEW REALISEE PAR LA REDACTION
