Me Jean Marc Touon Mbenoun, avocat-conseil de la communauté Apouh à Ngog, explique les méandres de l’affaire introduite contre l’Etat du Cameroun, au tribunal administratif du Littoral.
L’audience publique ordinaire qui devait permettre d’ouvrir le dossier qui oppose votre client à l’Etat du Cameroun a été renvoyée au 2 juillet 2026. Vous avez des craintes ?
Le renvoi du procès d’aujourd’hui, qui est dû aux avatars de l’électricité, et ne doit en rien entamer notre détermination. Si nous sommes appelés à faire cette route, ça veut dire qu’elle sera parfois épineuse voire très difficile. Il faudra donc garder le moral et l’espoir parce qu’en face, il s’agit d’une multinationale, il s’agit d’intérêts économiques divers entre les actionnaires, les bénéficiaires d’intérêts souterrains, ainsi de suite. Il faut donc avoir vraiment la tête froide, ne pas rentrer dans le monde illusoire, mais rester dans une communauté d’Apouh apaisée.
A quoi faut-il ou pourrait-on s’attendre lors de l’ouverture de l’audience ?
On va attendre qu’on nous désigne un rapporteur. Pour ceux qui étaient dans la salle, vous avez vu qu’il y a toujours un rapport, c’est-à-dire on désigne un magistrat qui a la charge d’éclairer, d’orienter les membres du tribunal sur la nature du dossier.
Peut-on d’ores et déjà avoir une idée des arguments que vous allez faire valoir ?
Il faudrait penser à une équation assez simple : peut-on prendre une décision de justice qui est prononcée aujourd’hui et qui prévoit des effets dans le temps ? C’est-à-dire des effets qu’on peut répartir de façon successive. Je m’explique : les empiétements de Socapalm sont peut-être en production, certains sont nouveaux. Peut-on imaginer une solution juridique qui voudrait qu’on retranche ces superficies-là, mais qu’on tienne également compte des investissements de Socapalm en lui disant par exemple : « Un palmier à huile a une durée de vie de 10 ans. Les palmiers qui ont été plantés en 2007, ces espaces, vous les libérez en 2017, par exemple. C’est-à-dire une décision globale est prise et, par entente de parties, qui peut être faite devant le juge qui a cette compétence de conciliation aussi, on trouve un arrangement qui veut que la décision à intervenir soit progressive. C’est dans cet esprit que j’entends présenter ce débat pour que la paix sociale soit gardée. N’oubliez pas, il n’y a pas que les populations riveraines. Il y a aussi des travailleurs de Socapalm qui apportent, par leur revenu, si maigre soit-il, un certain équilibre social. On en a besoin. Le but ce n’est pas la révolution, ce n’est pas chasser Socapalm. Le but non plus, ce n’est pas de chasser les hommes au profit des palmiers. C’est une équation, un jeu d’équilibre qui ne fait que commencer, et nous espérons qu’il va finir dans de bonnes conditions.
Avant d’ester en justice, est-ce que vous avez tenté une conciliation avec Socapalm ? Si oui, quelle a été leur réaction ?
Le dossier de Socapalm a plusieurs méandres. Socapalm ce n’est pas seulement Apouh. Ona aussi des problèmes avec Socapalm dans le Moungo. En 1960, la population du Cameroun ne comptait pas autant d’individus. Nous n’étions pas encore à plus de 10 millions d’habitants. C’était normal que la Socapalm ait de telles ambitions. Aujourd’hui, la terre se raréfie tout le moins à côté des plantations. Et la médiation avec Socapalm est souvent biaisée. Socapalm a tenté de mettre sur pied ce qu’elle appelle des consultations tripartites : Etat, populations, entreprise. Mais qui fixe les dates des consultations ? Qui fixe l’objet des consultations ? Quel est même le but des consultations ? Pour parler trivialement : Socapalm décide de planter sur, disons n’importe quoi, 200 hectares. D’agrandir, c’est-à-dire détruire les vieux palmiers pour en planter de nouveaux, ou alors détruire un espace. Cette décision, elle est prise où ? Elle est prise par l’entreprise tout seule ! Pour que cette tripartite ait un sens, il aurait fallu que les populations et l’Etat interviennent dans le programme d’expansion et de croissance de Socapalm. Or, il n’y a aucune entreprise au monde qui va permettre à des tiers de venir intervenir. Voilà pourquoi ces commissions tripartites sont biaisées. Parce que, quand on se réunit, c’est pour parler d’un objet, et l’objet, il est défini par Socapalm.
INTERVIEW REALISEE PAR LA REDACTION
